Lecture: Le peuple de l’abîme (Jack London)

Je crois en l’importance des rencontres que l’on peut faire avec les livres, en particulier lorsque l’on voyage à l’étranger ou que l’on y vit:

En Pologne en 1994 j’avais découvert un exemplaire de l’histoire de l’art par Claude Roy, chez un antiquaire pour 500 zlotys. Une lecture passionnante !

Plus tard au Japon j’ai fait moults découvertes en particulier dans le quartier de jimbocho à Tokyo. Un manuel français de chirurgie légale avec illustrations était posé dans la rue, sur un transformateur électrique. Sans doute la trouvaille la plus spectaculaire.

Plus tard en 2008 j’avais trouvé parmi des livres perdus dans une station de métro à Tokyo, station ou je m’étais arrêté par hasard pour prendre un coup de fil, six Maigret de Simenon.

Plus récemment encore alors depuis plusieurs mois que je voulais me renseigner sur Saint François d’Assise, j’ai trouvé un exemplaire de ses fiorettis dans une petite librairie de Kichijoji, à Tokyo, toujours en version française.

Il y a deux semaines j’étais aux US pour un petit business trip et j’ai déniché chez un libraire un livre de Jack London; le peuple de l’abîme. Jack London dont j’ignore presque tout me fait penser plutôt aux lectures d’aventures de jeunesse. J’ai entendu parler de son engagement politique. Je décide de me séparer des quatre dollars quatre vingt dix neuf cents pour faire l’acquisition de ce vieil exemplaire, imprimé en 1975.

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Ce livre est en réalité un documentaire, une enquête. Jack London, quitte sa Californie et part à Londres. Le récit a été publié pour la première fois en 1904.

A Londres, Jack London part vivre dans le East London. Quartier populaire … à la lecture du livre on voit qu’il s’agit en réalité d’un bidon ville, d’une favela londonienne, s’y entassent 800 000 pauvres âmes dans une misère incroyable, tous et toutes sans aucun espoir, et glissant plus ou moins vite sur la même pente qui les conduit toutes et tous, sans, exception, à l’abîme.

Les bidonvilles et cette misère décrits par Jack London ont depuis été déplacés, et ont suivi les usines, en Chine, au Bangladesh et ailleurs, avec la mondialisation. Le propos est donc toujours d’actualité. http://www.waronwant.org/sweatshops-bangladesh

L’écriture est claire. C’est un travail journalistique, et une lecture que je vous recommande. Le livre apparemment est toujours disponible, le titre français a été modifié.

https://www.amazon.fr/dp/2859405992

En voici quelques extraits.

page 221

La suprématie d’une certaine classe ne peut exister que grâce a la dégradation des autres classes sociales.
Quand on parque les travailleurs dans le Ghetto, ils n’échappent pas à la déchéance. Une nouvelle race, maladive et mal lotie, prend la place de l’autre: c’est le peuple du pavé qui est abruti et sans force. Les hommes ne sont plus que des caricatures d’eux-mêmes, leurs femmes et leurs enfants sont pales et anémiés, leurs yeux sont cercles de noir, ils ont le dos voûté et traînent la savate, et deviennent très vite rachitiques, sans grâce et sans beauté.

Et pour corser le tout, les hommes du Ghetto sont ceux dont personne ne veut — c’est une souche déracinée qu’on abandonne jusqu’a la plus complète pourriture. Pendant plus de cent cinquante ans, on a tiré d’eux le meilleur d’eux-mêmes. Les esprits forts et courageux, pleins d’initiative et d’ambition, sont partis à la découverte de pays plus accueillants,_ où la liberté n’était pas un vain mot. Ceux qui n’avaient plus rien dans la tête, ni dans le cœur, ni dans les mains, tous les bons-à-rien et les désespérés, sont restés là pour conserver la race. Au fil des années, on leur a retiré le meilleur de ce qu’ils avaient.

Dès qu’un homme solide et bien bâti devient adulte, on l’oblige à s’engager dans l’ armée. Un soldat, comme l’a écrit Bernard Shaw, est soit-disant un défenseur héroïque et patriotique de son pays. En réalité, c’est un malheureux, conduit par la misère à offrir son corps aux obus, contre une nourriture et des vêtements.

 

page 223

A mon avis ce serait suffisant pour condamner la société moderne à peine en avance sur les temps de l’esclavage et du servage, si la condition permanente de l’industrie devait rester telle qu’elle s’étale sous nos yeux actuellement. Quatre vingt dix pour cent des véritables producteurs de biens de consommation courante n’ont pas de toit assuré plus loin que la semaine en cours, n’ont aucune parcelle de terre et n’ont même pas de chambre qui leur appartienne, ne possèdent rien, sauf quelques vieux débris de meubles qui tiendraient dans une charrette, vivent sur des salaires hebdomadaires insuffisants, qui ne leur garantissent même pas la santé, sont loges dans des taudis tout juste bons pour des chevaux, et sont si près de la misère qu’un simple mois sans travailler une simple maladie ou une perte imprévisible les feraient basculer sans espoir de retour vers la famine et la pauvreté. Au dessous de cet état normal de l’ouvrier moyen dans la ville et dans les campagnes il  y a la troupe des laisses pour compte de la société qui sont sans ressources – cette troupe qui suit l’armée industrielle et qui compte au moins un dixième de la population prolétarienne, et croupit dans la misère et la maladie. Si c’est la ce que doit être cette société moderne, dont on nous rebat les oreilles, c’est la civilisation même qui est coupable d’avoir apporte la misère a la plus grande partie de l’espèce humaine.

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3 Commentaires

  1. Montcriol Christian

    J’aime beaucoup cet article qui me rappelle que j’ai le meme phenomene ici en Georgie ou je trouve dans une librairie des livres auxquels je n’aurais jamais pense. J’ai le projet de faire un article similaire dans mon blog. Merci donc de ce partage…

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