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Le paradis sur terre

Dimanche (avant‑hier), il y avait un marché organisé par le temple d’un village à 10 km d’ici. J’y ai déployé mon stand et proposé mes productions aux visiteurs : bandes dessinées, serviettes tenugui, et Le cahier de la vie comme un dessert.

J’avais participé au même marché l’année dernière, en mars, mais il pleuvait alors et nous n’avions pas encore l’explosion de couleurs et de lumières du printemps.

Le temple n’est pas particulièrement grand. Il est situé au centre d’un petit hameau resserré sur lui‑même, où serpentent des ruelles étroites… Les voitures ne peuvent pas s’y croiser, ce qui témoigne d’une époque où il n’y avait pas de bagnoles, mais des mules… non, plutôt des vaches.

Le tout se trouve au milieu d’une plaine assez large, dont les rizières ont pu assurer, ces derniers siècles, une prospérité sans doute inconnue à mon village : ici, la vallée est étroite, les montagnes plus présentes, et l’espace pour les cultures bien plus limité.

À peine 10 km nous séparent, mais la géographie de ce hameau est très différente de la nôtre.

À côté de l’entrée du temple, une petite mare où grenouilles et autres petits êtres doivent vivre en toute sécurité. C’est peut‑être une réserve d’eau en cas d’incendie.

Près de la porte principale, une porte secondaire donne accès à une petite bâtisse ouverte tous les jours aux enfants du village. Je vois d’ailleurs quatre vélos arrêtés devant ; à l’intérieur, des enfants sont assis confortablement, sans doute en train de faire leurs devoirs ou des révisions.

Depuis cette bâtisse, on rejoint le temple proprement dit en se laissant guider par un petit chemin de pierres. Il faut dire que tout est fleuri : fleurs, arbustes, arbres… et leur emplacement n’est pas fortuit. Ensemble, ils participent à cette atmosphère de paix et de sérénité qui imprègne tout l’endroit.

L’espace s’ouvre et se dégage devant le temple. Au milieu, un ancien puits. Si l’on y prête l’oreille, on peut entendre une grenouille. Ce puis est superbe et un cerisier lui tient compagnie.

J’installe mon stand juste sous la statue de Shinran, fondateur au XIIIᵉ siècle de l’école bouddhique japonaise Jōdo‑Shinshū.

La journée commence, avec plusieurs centaines de visiteurs. Et tout le monde a l’air si heureux.

C’est incroyable. Il y a des groupes de musiciens. Des enfants font le tour des stands à l’infini.
Nous devons être une vingtaine d’exposants. Plusieurs vendent des livres d’occasion ; il y a un stand de thé taïwanais, un stand de desserts vietnamiens, un stand de café, d’onigiris, de barbe à papa… Un stand d’arrangements floraux, un autre avec de jolis pots de fleurs faits maison.

Un ami que je n’avais pas vu depuis plusieurs années me suit sur Instagram et est venu me rendre visite avec son jeune fils. Ça m’a fait très plaisir. On a pu bien discuter… Qu’est‑ce que c’est sympathique. Au même moment, trois jeunes femmes arrivent et posent des questions sur mes BD. Je leur présente Retour sur Terre, et justement cet ami leur dit : « Vous voyez là, le dessin de ce monsieur qui fait pipi debout dans une baignoire dans la forêt ? C’EST MON PAPA ! »

Et oui, c’est vrai ! Qu’est‑ce que j’ai ri ! « Et regardez ici aussi, ce monsieur qui apporte un chaton à Wakame Tamago… c’est mon frangin ! » Et oui, c’est vrai aussi !

Pour moi, c’est aussi l’occasion de “tester” mon offre, assez variée : les serviettes tenugui, mes BD, mon dernier cahier La vie comme un dessert.

Je suis conscient des limites de mon business model : le cycle de production de mes BD est très lent. Même si j’ai quitté mon job et que je dessine désormais tous les jours, il me faudra au moins un an pour produire un nouveau livre (contre trois à cinq ans auparavant). À cela s’ajoute qu’avec les BD, on ne peut pas avoir de repeater : une fois qu’une personne a acheté et lu une BD, elle ne va pas racheter la même. Grosse différence avec, par exemple, les desserts vietnamiens… si bons qu’on pourrait vouloir s’en offrir un tous les jours.

Cela dit, je ne fais pas tout cela pour l’argent. Idéalement, la vente de mes produits permettrait simplement de générer assez de cash pour réinvestir : produire un nouveau design de serviette tenugui, par exemple. En même temps, je veux éviter de crouler sous les stocks d’invendus.

Aller dans ces marchés, c’est surtout l’occasion de rencontrer des gens et de faire connaissance. Et vraiment, tout le monde est si gentil, aimable, curieux, amusant… C’est un vrai plaisir.

À un moment, un oiseau est venu voler juste à côté de moi et je me suis dit : ce temple, c’est un vrai paradis.

Pouvoir créer un tel lieu où les gens se rassemblent et passent des moments agréables, le cœur léger, sans tomber dans la moindre vulgarité… voilà un summum de la civilisation.

Dimanche pluvieux, inventaire des porcelaines

Il pleut ce dimanche j’aurais fait sinon un tour en vélo. Cette pluie est bienvenue par contre pour les concombres plantés la veille.

Donc pourquoi pas profiter de la pluie pour explorer la grange attenante à la maison de madame M .

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Le rez de chaussée de la grange est tel quel, j’avais demandé à tout y laisser.

Sur des étagères il y a des boites en bois. Les boites sont signées et datées. Elles contiennent des porcelaines. Je les descends toutes pour faire l’inventaire de leur contenu.

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La voisine d’en face Madame T. sort ses poubelles et vient me voir …. Madame T. je suis dans son fan club, voici son portrait dans ma BD;

MadameT avec du fromage

Elle me demande ce que je trafique; je lui explique que je fais l’inventaire …

Puis elle me dit quelque chose de très gentil qui me touche bien ‘ c’est formidable tout ce travail que tu fais dans le village, merci d’être venu de si loin! ah ça nous aide tellement’.

C’est sur que laisser cette maison à l’abandon aurait été source de mélancolie. Retournons à nos boites.

Les boites sont datées de Showa 14, soit 1939. Je vois que tout y est très bien rangé. Et enveloppé dans du papier journal, dont certains fragments sont datés de 1972. Donc Mme M a dû envelopper ces plats vers 1972, et les boites ont du être la sur ces étagères depuis un demi siècle. Depuis; les habitudes alimentaires ont aussi changé. (exemple, introduction du pain?)

Certaines porcelaines sont en quarante exemplaires. Elles devaient être utilisées pour les grandes fêtes ou les grands événements.

C’est quelque chose ici qui n’intéresse presque personne; la plupart des gens jettent tout cela. On vide les vielles maisons en jetant tout dans des bennes et après; la maison passe à la pelleteuse. Faire place nette. Et on a dû faire pareil en France à un moment. Le formica c’est tellement mieux. Sans parler du plastique.

Arrêtons les digressions et voyons ce qu’il y a dans ces boites.

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Tout est en effet très bien rangé. Là ce sont des bols de riz. (茶碗)

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Ici des soucoupes et un bol plus grand. Il y a une quarantaine de ces soucoupes.

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Elles sont plutôt jolies.

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Le papier journal qui les enveloppe est aussi intéressant, parce qu’il fait voyager dans le temps:

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1972, la guerre du Vietnam. L’article décrit le bombardement de la ville de Vinh par des B52 Strato Fortress Americains, avec 750 tonnes de bombes larguées.

Cette action fait partie je crois comprendre de l’opération nommée Linebacker, qui s’est déroulée du 9 mai au 23 octobre 1972. In God we trust.

Ces fragments de journal évoquent la guerre, mais ces pièces de porcelaine pour moi elles évoquent la paix, l’art de vivre et la civilisation. Regardez cette jolie pièce.

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Il y a également un service à saké.

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avec de très jolis choko, gobelets pour le déguster. choko = 猪口 s’écrit littéralement la gueule du sanglier, c’est marrant hein ?

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Il y a aussi quelques pièces en bois laqué. Celles-ci portent un aigle comme motif.

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Celles-ci un p’tit oazo ?

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Je fais la découverte aussi de cette pièce; intéressante parce qu’elle s’inscrit dans un contexte historique:

Une nageuse fait un plongeon. Une inscription signifiant la Natation Japonaise. 日本のスイエイ

Le drapeau japonais d’avant guerre, les cinq anneaux olympiques, l’inscription qui est faite en katakana et pas en kanji ou hiragana, indiquent que ce bol de riz évoque les jeux olympiques qui devaient avoir lieu à Tokyo en 1940. Ils ont été annulés avec la 2e G.M.

Oh c’est une pièce exceptionnelle, qui va payer pour la maison? Non, sur le Net, des pièces similaires se vendent pour 40 euros.

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une petite assiette, j’aime beaucoup le motif.

 

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Celles-ci aussi.

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Pour finir, des porcelaines il y en avait plein d’autres mais je ne vais pas tout mettre la, un pub pour la Mazda Carole 360, « la voiture familiale ».

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Cette année aussi, Tondo

Cette année aussi on a fait le Tondo avec les habitants du village.

C’est un grand bûcher, organisé 10 jours après le nouvel an. On assemble du bois ramassé par ci par là et du bambou.

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On y met le feu. L’idée, en ce début d’année; c’est que s’exposer au bûcher, à sa fumée, à sa chaleur; garantit d’être en bonne santé pour l’année.

On jette aussi au feu les amulettes et les décorations utilisées pour le nouvel an.

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Ensuite avec les braises chacun va fait cuire le mochi qui décorait la maison pendant le nouvel an. Kagami Mochi.

鏡餅 かがみもち kagamimochi      ‘mochi du miroir’ pâte de riz gluant utilisée comme décoration pour le nouvel an.

Au village certains en profitent pour faire un barbecue, c’est ce que nous avons fait.

L’occasion de passer un peu de temps ensemble.

L’ambiance est bon enfant. Tous ensemble nous nous sentons en confiance et en sécurité.

Bien sûr l’alcool est là. Il n’y a pas de fête sans alcool.

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T. nous raconte comment, adolescent, il a vécu pendant la guerre. Il était fan d’aviation  et a failli s’engager pour rejoindre les escadrons de kamikazes. Il explique qu’il est bien content, aujourd’hui, de ne pas l’avoir fait.

特攻隊 とっこうたい  kamikaze

H. lui nous raconte que après l’annonce de la capitulation du Japon en 45, avec le célèbre message lu par l’Empereur à la radio, il avait couru informer des soldats qui étaient au sommet d’une montagne à Kobe, et les soldats n’avaient pas voulu le croire.

T. raconte aussi comment autrefois, l’été; on priait pour faire venir les pluies. Les villageois allaient au sommet de la plus haute montagne. Il y faisaient un énorme bûcher et jouaient du tambour toute la journée.

Ma femme lui demande si cela avait quelque effet, et T. répond qu’en effet il pleuvait à chaque fois.

雨乞い あまごい amagoi   prière pour la pluie

和太鼓 わだいこ wadaiko   tambour japonais

T. ne voit pas beaucoup d’étrangers. Je suis peut-être le seul Européen qu’il ait rencontré, et il a plus de 80 ans. Quand on lui demande quel âge il me donnerait … il hésite un peu et dit ‘mmm entre 30 et 60 ans‘ ça laisse de la marge …

Un autre voisin arrive et se joint à nous, fortement éméché. Il nous raconte que sa famille est venue vivre dans le village après la guerre d’Ounin, en 1467. Après celà il s’éloigne un peu pour faire pipi, mais au lieu d’aller vers la montagne pour se dissimuler, il est déjà un peu trop bourré pour ce rendre compte, et va vers des maisons et fait pipi juste devant la route. Je rigole bien et un autre voisin fait la remarque que de toute façon il n’y a pas grand chose à voir.

応仁の乱 おうにんのらん ounin no ran      la guerre d’Ounin

D’autres font allusion aux attaques terroristes qui ont frappé Paris et décimé l’équipe de Charlie Hebdo et pris la vie de nombreux autres innocents.

Le tondo et ces moments que nous passons en paix avec les voisins (ces voisins d’ailleurs pour lesquels je suis un étranger; né en France et arrivé tout d’un coup avec ma femme et mon fils sans aucun rapport avec eux… ni avec leur terre) … eh bien nous buvons et parlons ensemble. Nous nous acceptons les uns les autres avec nos différences de race ou d’âge. Cela ne veut pas dire que nous nous aimons les uns les autres pour autant, mais nous nous acceptons et pouvons discuter librement de choses et d’autres. Et en cas de coup dur nous nous aiderons mutuellement.

C’est ça; la culture, la civilisation.

Ce sont ces mêmes culture et civilisation que les terroristes souhaitent détruire et remplacer par le néant.

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