Catégorie: vie à la campagne

Le Terrain de Sumo (Dohyou)

 
Pendant les vacances de fin d’année l’école est vide mais la cour reste ouverte aux enfants qui veulent y jouer. Un placard où l’on garde les ballons et les autres équipements de sport est laissé lui aussi ouvert. En France celà aurait vite attiré les chapardeurs.
 
A un angle du terrain de foot dans la cour de l’école, il y a un terrain de sumo (Dohyou 土俵).
Je n’avais jamais vu ça à Tokyo. 
 
Le terrain de sumo est idéal pour des combats festifs, avec mon fils de 8 ans. 
 
L’enfant peut ici donner cours à toute sa force, libérer son énergie et sa soif de grandir, il peut affronter son père, sans rien casser ni se faire mal. Il saisi ma cuisse et essaie de me soulever. Je fais plus de deux fois son poids. 
Il adore; et j’aime aussi, ce contact. 
Plusieurs fois mon fils parvient à me faire tomber ou me sortir du périmètre; délimité par une grosse corde (ici un ancien tuyau d’incendie). Je le ménage bien sûr, je le laisse gagner; en usant juste assez de force pour épuiser l’enfant.
 
Sous le toit de tôle ondulée dont les peintures s’effeuillent, nous ne voyons pas le temps passer et nos rires résonnent jusque dans les montagnes.
 
terrain de sumo

terrain de sumo

 
 

Une découverte merveilleuse

On vient de petit-déjeuner. Une voiture s’arrête et quelqu’un sonne à la porte. Oh, c’est Monsieur K. Oh, il a une nouvelle voiture.
Il porte ses bottes étanches et un treillis, camouflage jungle. Cosplay.
« -Qu’est-ce-que vous faites aujourd’hui ? Venez nous voir, nous faisons un mochi tsuki. Venez, il y a même un Noir ! »
[il y a très peu d’étrangers ici, donc la présence d’un gaijin, un étranger, est un événement en soi]
« -c’est où ?
-c’est dans la prochaine vallée, au fond, un kilomètre après les dernières maisons .. la route qui serpente …
-c’est où, dans la maison de quelqu’un?
-non, c’est notre base secrète, l’endroit secret pour nous amuser …. 遊び場所
-ok … »
Les deux excitent notre curiosité; la présence potentielle d’un Africain; ce qui ferait deux étrangers dans la vallée, et ‘cette base secrète’ … On y va !
L’endroit dépasse notre imagination. A flanc de montagne, une vingtaine de voitures stationnent. Elles viennent d’un peu partout.
Vue sur la vallée; on devine une rivière poissonneuse. A perte de vue les arbres qui recouvrent les reliefs, et le ciel blanc. Il pleut. Il fait froid aussi.
Une énorme structure en bois qui soutient une grande toiture.
Des gens; vieux; jeunes; enfants s’y affairent; autour d’un feu; d’autres frappent le mochi avec le kine; un groupe sectionne le mochi en boules aplaties (qui serviront de décoration pour le nouvel an avant d’être mangées), et quelques uns s’occupent de la cuisine où un ragout mijote dans ses nouilles. On dirait un Brueghel, les anciennes fêtes campagnardes.
Ils sont tous en survêtements; décontractés. Il y a de l’alcool, bière et saké; et beaucoup de fumées: des cigarettes, et des différents feux en cours.
Deux garçons s’amusent a défoncer avec une hache une palette en bois.
K. traduit: « ici, on n’interdit rien aux enfants. Ils font ce qu’ils veulent. »
On discute avec trois vieux qui s’occupent d’un feu. Clope au bec.
Derrière toutes ces personnes affairées il y a une structure en terre battue magnifique; massive, aux arêtes arrondies; elle abrite cinq fours; alignés en un cluster de vingt à trente mètres de long. Le tout fait penser à la ferme marocaine de Skywalker et de son oncle; dans Star Wars.
Le premier four chauffe l’eau du bain, récoltée de la montagne dans une énorme marmite récupérée chez un fabricant de saké. Les deux foyers suivants sont de la taille d’un four à pain et servent à la cuisine.
Les deux derniers fours; on pourrait entrer dedans, ils servent a faire du charbon de bois. Chaque fournée produit jusqu’à 180 kg de charbon de bois, explique K.
La charpente est faite de troncs d’arbres. Ils n’ont pas lésiné. Monsieur K. nous guide, nous présente à tout le monde et explique aussi que lui et son copain ont tout construit; la charpente; les fours il y a quelques années. La montagne appartient à son copain.
Il y a de la fumée partout; tout le monde est détendu; visiblement dans son élément. Il y a un côté sauvage dans la scène, mais on trouve aussi tous les éléments de la civilisation. Le feu. Le Toit. L’eau. Le bain. La cuisine. La communauté qui partage le moment et le lieu.
On est face aux éléments primordiaux et il n’y a pas de subterfuge, ni de bruit parasite, c’est l’essentiel. Pas de plastique; mais du bois, des pierres et de la terre. Pas de Made in China.
Tout le monde là se sent bien. Il y a de la liberté dans l’air. On se croirait à Lascaux, ou à Woodstock; peut-être les deux.
C’est un espace dans lesquels les Japonais excellent, ils savent vivre ensemble, ils apprécient le temps partagé avec les autres membres du groupe: la tribu.
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Des sourires et de la fumée, la liberté ! Derrière, les fours.
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La tribu devant le cluster de fours
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Pour l’eau du bain
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Les troncs d’arbres, pris dans la montagne, pour l’imposante toiture.
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La cuisine et les femmes et les enfants qui préparent les mochis.
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De grosses pierres pour une cheminée

 

Visite au temple shinto et les nouvelles amitiés

Les Dieux qui protègent le village, leur sanctuaire shintô est à la hauteur du deuxième hameau, un peu plus au fond de la vallée. Il faut s’aventurer jusqu’à mi-montagne. Nous sommes déjà allés au sanctuaire l’été. On suit la route qui monte; on traverse le deuxième hameau. Tout y est un peu plus sauvage; la vallée est plus étroite; regroupée.

A un moment on engage un sentier sur la gauche qui monte sec; jusqu’au portique du sanctuaire. -Torii 鳥居-
Sur le chemin nous avons entendu l’aboiement de chiens, il y a donc des chasseurs qui sont venus de la ville tirer le chevreuil. Nous nous dépêchons d’arriver au sanctuaire; gage de notre sécurité.
Nous pensions être seuls, quelle bonne surprise; nous trouvons Monsieur K. Il était en train de nettoyer le sanctuaire. Il a fait un petit feu; avec les branches  qu’il a balayées du sol, et derrière la radio relate le progrès d’un marathon en cours.
Nous allons d’abord prier tous les trois, on lance une pièce de monnaie en offrande.
Nous avions déjà rencontré Monsieur K., lors d’événements dans le village, mais c’est le premier tête à tête avec lui.
Il est grand pour les hommes de son époque. Il a 80 ans au moins.  Il nous explique qu’il vient ici chaque jour pour s’occuper du sanctuaire. Personne ne le lui a demandé, mais c’est devenu son habitude. Il balaye les feuilles; les branches.
Le sanctuaire est entouré d’arbres; immenses et droits. Les arbres ont dépassé le siècle et sont imposants.
Avec un chiffon il essuie les planches de bois et les vitres de la construction fragile; comme s’il les caressait.
Notre arrivée est une distraction qu’il acceuille avec le sourire. Nous parlons du village; il nous raconte l’histoire de sa famille; on en profite pour lui poser une tonne de questions. A chaque occasion nous tentons de compléter le puzzle de l’histoire du village et de ses habitants.
Il parle très distinctement et je comprends presque tout ce qu’il raconte. Lui aussi comprend ce que je raconte malgré ma prononciation. Voilà qui facilite la communication.
Nous passons un bon moment ensemble. On regarde le feu; on ajoute des branches. Il ne manque que les saucisses.Tous les quatre avec lui nous nous sentons en sécurité.
C’est fou le chemin parcouru; lorsque nous vivions à Tokyo il y a quelques mois de là, nous pouvions compter nos amis sur les doigts de la main. C’est vrai que beaucoup ont quitté le pays après le cataclysme de Fukushima. Et nous avons laissé de très bons amis à Tokyo.
Voilà une journée marquée par les nouvelles amitiés, avec les habitants du village.
Plus tard dans la soirée Madame Y, elle aussi se chauffe au bois, nous appelle et nous informe que son mari a laissé devant chez nous en notre absence des bûches qu’il a coupées et qu’il nous offre.

 

Le nettoyage de la rivière

Aujourd’hui dimanche, de 13:30 à 15:30 avait lieu le nettoyage de la rivière.

Tous les habitants du hameau se sont regroupés.
C’est très organisé, comme lors du mochitsuki.
Les femmes sont divisées en deux groupes. Un se charge de ramasser les éventuels détritus sur les berges de la rivière. Le deuxième groupe est aux fourneaux et prépare les réjouissances qui suivront. Les rares enfants sont avec les femmes.
Les hommes eux sont ensemble. Tout le monde a des bottes, des vêtements de travail, et est armé de faux; de haches recourbées et de scies courtes. Certains amènent leurs keitracks.
On monte à l’arrière des keitracks, pour se rendre en aval. C’est chouette de monter à l’arrière du keitrack. Ca fonce sur 500 mètres avec le vent qui souffle dans les oreilles.
Trois groupes se forment et se dispatchent à plusieurs endroits le long de la rivière. On ne nettoie pas les mêmes chaque année.
Puis tout le monde descend.
L’ambiance est bien macho. Il y a quelques jeunes, mais la plupart ont plus de 60 ans, il y a quelques hommes qui ont plus de quatre vingts ans.
Certains descendent et vont travailler les berges immédiates de la rivière, les pieds dans l’eau. D’autres et parmi eux les plus agés restent sur la route, ils s’occuperont de charger dans les keitracks  ce que ceux d’en bas auront coupé et rassemblé.
Tout le monde s’affaire. Certains transpirent malgré l’hiver. On scie des arbres morts qui obstruent la rivière. On ramasse les canettes de café qui la polluent. On coupe les herbes, les bambous mélangés comme des mikados, on ramasse du bois mort bloqué entre des pierres.
Les pluies dans le pays sont brusques et violentes. Il faut que la rivière soit bien dégagée afin de bien dégorger les montagnes et les forêts; sous peine d’avoir des inondations. Il y a déjà assez de catastrophes naturelles comme ça.
Mes bottes sont trop courtes. Elles prennent l’eau. Les pierre arrondies qui forment le lit de la rivière sont glissantes, il faut faire attention; surtout qu’on portes de outils tranchants et très dangereux. Je glisse une fois pour tomber le cul dans l’eau. Heureusement je tiens ma serpe fermement et ne m’ampute pas. J’ai encore besoin de mes dix doigts.
Les deux heures de travail sont intenses. Les gens sont sérieux et travaillent sans rigoler beaucoup. Il s’agit d’être efficace.
Une fois le nettoyage fini on se retrouve. Certains s’assoient. C’est le moment d’allumer une cigarette et de discuter.
Les keitracks reviennent. Ils viennent charger le bois et les herbes coupées. On balaye la route pour n’y laisser aucune stigmate du nettoyage. Les petits camions partent tout déverser dans un petit parc au nord du hameau. C’est là que l’on fera le tondo; à la mi janvier.
Le tondo; mais je le verrai de mes yeux dans un mois, c’est un grand bucher que l’on organise. On célèbre l’année nouvelle. Ceux qui se baignent des fumées du tondo sont bons pour l’année: ils ne tomberont pas malades, et tout ira bien pour eux.
Le travail est terminé. Il faut marquer le coup. Tout le monde converge vers le foyer communautaire. On retrouve le groupe des femmes et des enfants. Ils ont trouvé quelques canettes et des sac plastiques, mais en petites quantités.
Le foyer communautaire est prêt. Le premier groupe de femmes y a oeuvré. Les tables sont mises. Il y a des jus de fruits; de la bière et du saké chaud à profusion. C’est génial. Les tables ont du jambon, et de l’oden chauffe dans des chaudrons. Chacun prend une place. On passe un bon moment, au chaud. Il doit y avoir 80 pour cents du village réuni. Pas beaucoup d’occasions comme ça dans l’année.
On fait connaissance. Oui, on passe un bon moment; pour clore une bien belle journée.

Un signe

Dans le garage, que je transforme tranquillement en bureau-atelier, je vois un mince morceau de papier blanc dépasser entre deux planches du plafond.
Est-ce un signe particulier ? Sur le morceau de papier se distingue un caractère, unique, celui de Dieu. 神
Note: les deux points blancs sur la droite sont des oeufs de geckos, qui, malheureusement n’ont pas éclos, ils n’ont pas donné suite.

Le garage

C’est peut-être le rêve de tout mec qui se respecte (cojones) que d’avoir un garage, avec des outils, et d’y faire pleins de trucs. Jobs et Wozniack ont commencé dans un garage, Hewlett et Packard aussi.
Et bien voilà nous y sommes aux portes du rêve. Le chais -débarras- est une petite construction en bois carrée assez récente, on lui donne 10 ou 20 ans à peine.
C’était la caverne d’Ali Baba de l’ancien propriétaire, qui y stockait tous ses outils de jardinage et de menuiserie. Il y avait quelques trésors.
On y a fait percer deux fenêtres afin de puiser de la lumière et de profiter de la vue sur la montagne et la rivière qui font face.
Le moment est venu de transformer le capharnaüm et d’en faire un endroit ou l’on peut travailler.
Côte droit, ranger les outils agricoles et le motoculteur. Et les pots de peinture. Et la vieille machine pour le riz.
A gauche, construire un établi le plus long possible, ranger les outils de menuiserie. Avoir un espace pour poser un PC et du papier.
Cette partie qui est lumineuse et donne sur la nature sera un standing desk, on y écrira des emails, et fera de l’excel.
A la fois donc un bureau, un atelier … le panard quoi.
Pour l’instant j’abandonne l’idée du plancher pour la moitié gauche de la pièce. Pas assez de temps, et c’est tellement le bazar qu’il faut pouvoir ranger d’abord.

sketch du garage

Le poêle à bois

Les hivers ici sont rudes, la mer du Japon sous l’influence de la Sibérie n’est pas loin, à peine 100 kilomètres.

Nous avons fait mettre un poêle à bois.
Il faut avouer que la cheminée apporte quelque chose de nouveau à la maison, celle-ci prend tout d’un coup l’allure d’un paquebot, et c’est encore plus convaincant avec la fumée qui en sort.
Le feu est gourmand; il a besoin d’air, il a des moments vifs et violents; d’autres beaucoup plus calmes.
Le feu lui-même devient une présence et c’est comme si notre famille s’était agrandie et avait un nouveau membre. Il y a quelque chose de magique et d’impalpable dans cette nouvelle présence.
Oui c’est ça, le feu et son poêle  deviennent un personnage à part entière. Je pense au dessin animé de Miyazaki où une maison, grâce aux pouvoirs magiques d’un esprit ayant pris la forme du feu dans un poêle, se transporte d’un monde à l’autre et devient un château-navire de guerre qui déambule.

calcifer

Le personnage du feu s’appelait dans la version française Calcifer si je me souviens bien.
D’un point de vue économique, se chauffer au bois est une rupture, le tout dépend désormais uniquement de notre capacité à nous fournir en bois au moindre coût et nous ne dépendons plus des sociétés de gas ou d’électricité.
Beaucoup vont se servir en bois dans les montagnes. C’est donc gratuit pour ceux là.
Le bois importé du canada, très compétitif, a anéanti l’industrie forestière du Japon. Les fôrets au Japon ne s’étendent pas en plaines mais couvrent les montagnes et les coûts d’exploitation sont en effet prohibitifs. Si bien que la plupart des forêts  ne sont plus exploitées depuis plusieurs années.
Il est donc apparement aisée de servir en bois.
Nous essaierons cela l’année prochaine.
Pour celà il faut cependant du temps et un keitora. Les deux nous font défaut actuellement.
Nous parlerons du waitora à une autre occasion.

La Chasse.

Ici aussi malheureusement les chasseurs sévissent et tirent des coups. Certains font mouche.

Ils utilisent le même argument que les chasseurs de France: « il y a trop de gibier. Les chevreuils pullulent. Ils causent trop de dégats »

Celà doit être une règle mondiale: un collègue américain parti tirer le loup et l’ours en Alaska il y a six mois dépliait la même logique. « il y a trop de loups, il y a trop d’ours. »

Les Chinois lorsqu’ils auront fini de dominer le monde diront-ils un jour « il y a trop de blancs » ? Et lorsque les martiens envahirront la terre, diront-ils « il y a trop d’hommes » ?

Promenade dans le village

Le daikon

Je suis au tél.

Réunion téléphonique de deux heures. J’entends un grand bruit dans la maison.
Dehors est venteux. Quelque chose est tombé ? Ou bien le camion venu livrer le bois de chauffe est arrivé ? je regarde un peu par les fenêtres mais ne vois rien d’anormal.
Quelques minutes plus tard, la réunion téléphonique terminée, je sors, … et découvre ce magnifique daikon dans l’entrée.
C’était donc un voisin qui en passant a ouvert la porte d’entrée et a laissé au retour de son jardin le légume fraichement cueilli.
Merci !