Catégorie: le bonheur
Jusqu’au bout de la route
En ce samedi matin, j’ai besoin d’un bon coup de fouet.
Pendant que femme et fils vont faire du tennis, je décide de marcher jusqu’à la fin de la route qui traverse le hameau et va se perdre dans les montagnes je ne sais où.

Sitôt sorti du village on est en forêt. Chemin forestier construit autrefois pour l’exploitation du bois.

Partout des cryptomères … C’était quoi cette folie de planter des cryptomères partout ? On voit bien que la montagne est sombre silencieuse triste et seule.

A un endroit je vois quatre faisans. Mais pas d’autres animaux en vue. Il y a aussi un pneu qui s’ennuie.

Le chemin continue.

Au bout d’une heure ça se met à monter fortement, en zig zag. Le chemin est défoncé. Et la rivière le long du chemin est asséchée.

En marchant, je pense à Saint François d’Assise. J’ai lu il y a quelque temps les Fioretti. Avec des passages fantastiques, comme la conversion du loup.
Un énorme arbuste couvert d’épines se dresse au milieu du chemin. Il faut faire un détour pour l’éviter et suivre en hauteur un sentier créé par le passage répété des chevreuils. J’entends alors une voix, sur ma gauche. C’est une voix très proche. Ca n’est ni du Français ni du Japonais.

On continue de grimper. Soudainement comme une récompense on a une vue dégagée. On se sent bien !
Un peu plus tard le chemin s’arrête et donne sur un cul de sac. En tout cas je crois si il y a une conclusion à tirer c’est que, plutôt que s’étaler, il faut s’élever.

Les grands senseis (ou maîtres jedi)
Pendant les fêtes de fin d’année nous avons eu la visite de grands amis, venus du nord de la Scandinavie. Nous en avons profité pour aller voir ensemble des voisins vénérables et discuter un peu autour d’une tasse de café, les pieds bien bottés au chaud.
L’occasion de constater une nouvelle fois que nous sommes entourés de grands senseis.
Sensei (先生), c’est celui qui est né (生) avant (先). C’est le professeur, le maître, le mentor. Le sensei c’est un peu le maître jedi de la guerre des étoiles, qui guide le novice (que nous sommes) vers le chemin de la Vérité.
Ci-dessous, les paroles des sensei K et Y recueillies lors de ces conversations de fin d’année.
La parole du sensei K.
全ては練習
subete ha renshu
Tout (dans la vie) est apprentissage
La parole du sensei Y
畑を作るには3年
山を作るには50年
人間を作るには100年
hatake wo tsukuru ni ha 3 nen,
yama wo tsukuri ni ha 50 nen,
ningen wo tsukuru ni ha 100 nen
Il faut 3 ans pour faire un champ
Il faut 50 ans pour faire une forêt
Il faut 100 ans pour faire un homme
La parole du sensei S
人間より怖いものはない
ningen yori kowai mono ha nai
Rien n’est plus redoutable que l’homme
A propos de sensei et de philosophie de la vie, souvenez vous des dix règles de longévité.
Et pour finir sur ce sujet, les paroles de Minou, notre autre sensei.
ニャー
nyah
Miaouh
Pêche miraculeuse pour la montagne !
Nous sommes à la recherche d’arbres pour les planter dans notre montagne.
Coup de chance, une connaissance de ma femme rencontrée via ses match de tennis offre de nous passer toutes les pousses d’arbres en excès chez elle. Son mari est paysagiste.
Nous allons les voir et emplissons le kei truck.
Ci-dessous la liste incomplète de cette pêche miraculeuse.
Momiji, 紅葉, もみじ, érable palmé ou Acer palmatum. Le nom en idéogramme signifie Feuilles rouges. Les feuilles du momiji sont rouges en effet.
Hiba, 檜葉, ひば, Cyprès du Japon
Nanakamado, 七竈, ナナカマド ou Sorbus commixta. Quel nom intéressant. Il signifie sept (七) fours. ‘Le bois du nanakamado brûle si difficilement, qu’on devrait le faire passer par sept fours’.
Kiichigo, キイチゴ ou Rubus. Une traduction littérale du nom est: arbre fraisier.
Kuromonji, クロモジ, 黒文字、ou Lindera umbellata. Le nom signifie le signe noir.
Sarusuberi, サルスベリ、ヒャクジツコウ, 百日紅, ou Lagerstroemia indica
Encore un nom intéressant. Le sarusuberi a une écorce très lisse, d’où le nom saru suberi (猿滑) : le singe glisse. Le nom en idéogrammes signifie le rouge de cent jours.
Petit à petit
Petit à petit l’oiseau fait son nid ….. petit à petit la montagne prend forme à force de nettoyer et de ranger les troncs d’arbres effondrés.
Le mieux c’est d’y aller à la hache. On travaille ainsi son swing.

Maintenant que le tout est plus facile d’accès, on peut mieux apprécier la vue sur le village …
Le marronnier de la voisine
Donc, on a coupé le marronnier de la voisine lors du nettoyage collectif de la rivière car il encombrait trop et gênait le débit de l’eau (de la rivière).
Un beau marronnier centenaire.
La voisine était triste et aurait préféré le garder et ne pas le couper. Je sentais qu’elle n’était pas tout à fait d’accord avec la décision du chef du village (par contre son mari était d’accord).
Une fois coupé on a transporté les buches jusqu’à la maison.
Le bois était très frais et ma hache suédoise l’a fendu avec beaucoup de facilité. Une vraie entente entre le bois et l’acier. On sentait vraiment qu’il était encore vivant, le marronnier. Il était frais comme un légume que l’on vient de retirer de la terre du jardin. Maintenant le marronnier est saucissonné et rangé dans mon abri bois. Où il va pouvoir sécher tranquillement.
En le fendant j’ai pu observer tous les différents insectes qui y vivaient. C’était impressionnant.
Dans une branche pourrie j’ai vu quelques termites. Cette branche je vais l’apporter au tondo, le grand bûcher annuel du village. Pas besoin de garder ça à côté de la maison trop longtemps.
J’ai trouvé aussi une colonie de fourmis. Les fourmis étaient assez grosses, un centimètre. Et d’une magnifique couleur caramel.
Dans d’autres branches il y avait une autre colonie de fourmis qui elles étaient minuscules, de l’ordre du millimètre.
Dans le bois de marronnier ici on trouve invariablement les galeries creusées par un kamikirimushi. (capricorne). On pourrait y enfoncer le petit doigt. On trouve aussi des larves de capricorne. Je sais que certains ici au Japon les passent à la poêle avec un peu de beurre, ça un goût de noisette dit-on !
Ce beau marronnier était un écosystème à lui tout seul.
La voisine disait que ce marronnier avait été planté par le grand père; elle était vraiment attachée à cet arbre. Malgré son âge avancé elle continuait à descendre dans la rivière pour y récolter ses marrons, malgré la descente acrobatique et hasardeuse le long du mur de pierres, et les gros galets glissants.
En fendant a la hache une partie du tronc j’ai gardé une petite planche. Je l’ai passée au rabot et à la ponceuse. Je vais la donner à la voisine comme souvenir de ce bel arbre.
Légo après mikado
On découpe donc les troncs d’arbres effondrés en sections de un ou deux mètres. Les endroits en pente, j’essaye de les regrouper, perpendiculaires à la pente, la où quelque chose peut les boquer et les retenir de chuter, comme une ancienne souche, ou des bambous.
Bonne position aussi pour permettre au bois de retourner lentement à la terre suivant le cycle immuable qui nous dirige tous.
Cela permettra je l’espère de freiner un peu l’érosion.
C’est un peu comme un légo.
Et la très belle chanson revient à l’esprit….
la force décuplée des perdants
comme un lego ….
voyez vous tous ces humains
danser ensemble à se donner la main
s’embrasser dans le noir (…)
à ne pas voir demain comme ils seront
car si la terre est ronde et qu ils s agrippent
au delà c est le vide
(…) comme un imputrescible radeau
comme un insecte sur le dos
Mikados géants dans la montagne
Notre petite montagne est constituée de 3 terrasses qui se succèdent. Depuis L’année dernière je me suis focalisé sur la première terrasse, et c’est la que je suis en train de planter des arbres.
Plus haut il y a deux autres terrasses. La seconde, au milieu, est assez clean, et est occupée de cryptomères et de théiers.
La troisième terrasse est la plus grande, et est en partie obstruée par des cryptomères écroules il y a dix ans. Après le passage d’un typhon.
Ces cryptomères sont tombés les uns sur les autres et ils forment un réseau de mikados géants.

Avec ma tronçonneuse je m’avance donc dans ce tas de mikados, et je commence à déblayer. Il faut couper les troncs d’arbres en sections de 1.5 à 2 mètres. Pour pouvoir ensuite les déplacer et les ranger. Il n’y a pas de route d’accès, donc je fais tout a la pogne, sans engins.
Comme dans le jeu mikado, il faut réfléchir avant de mettre en route la tronçonneuse, et imaginer comment les troncs d’arbres vont réagir à notre intrusion. Certains vont se mettre à glisser le long des pentes, et dans ce cas la, faut pas se trouver sur le passage. D’autres, poussés par le poids d’autres arbres vont ployer ou se relever, et il faut veiller alors à ne pas y bloquer la tronçonneuse dans le bois qui pourrait se resserrer sur elle.

Au bout de deux heures de travail, le réservoir de la tronçonneuse est vide. Moi aussi. Je commence à fatiguer et c’est à ces moments la que l’on commence à faire des erreurs, qui éventuellement peuvent conduire à une blessure.
Les forestiers, les pros, qui travaillent ainsi dans la forêt, savent gérer leur force en prenant des pauses régulièrement et savent faire la sieste dans les montagnes. Ils sont très forts, de pouvoir travailler ainsi toutes les journées.
Mais ceci dit travailler ainsi dans la montagne donne une pêche incroyable. Je pense que c’est le silence, la tranquillité, le contact avec la terre, le bois et les plantes. On respire au rythme de la nature et il y a comme une communion. D’autant que ce travail, ça n’est pas pour gagner de l’argent ou exploiter quelque chose, c’est pour rendre la montagne encore plus belle.
La fête de l’automne à Tatsuno
Tatsuno. Petite Ville à quelques encablures du village. Une ville d’histoire, c’est un peu un mini Kyoto, avec des clusters de temples et des ruelles anciennes bordées de vieilles bâtisses.
Sources de prospérité on y trouve encore de nombreuses fabriques de sauce de soja. Cette ville a de beaux restes.
Chaque année en novembre: la fête de l’automne.
Une centaine si ce n’est plus de petites échoppes, des marchands et des bénévoles, des paysans, des artisans s’égrainent aux bords des rues ou chez l’habitant et proposent leurs productions comme dans une grande foire.
Nous y avons passé une excellente journée et fait de belles rencontres.
Voici l’inventaire à la Prévert des différentes rencontres et découvertes. Ca donne une idée de la créativité générale. Et de la pêche qu’ont toutes ces belles personnes; tous âges confondus.
- Un jeune maçon retape l’ancien bar où officiait autrefois une geisha. Une association accompagne les jeunes qui souhaitent retaper des maisons ou commerces abandonnés pour y faire un café ou un nouveau business. L’association prend en charge une partie des travaux. Le maçon nous montre son chantier et on discute un peu. Il est jeune et a une vraie passion pour ce qu’il fait. Débordant d’énergie.
- On rencontre un agriculteur qui fait du bio. Il respire le bonheur. Il tient aussi un restaurant où ils servent un plat unique, et fort apprécié ici au Japon; le tamago kaké gohan. C’est à dire un oeuf crû mélangé à du riz.
- Une fleuriste avec une très jolie boutique. Tout y est bien arrangé. On se croirait chez un fleuriste branché de Tokyo.
- Un jeune couple retape un ancien bain publique. Construction étonnante car à priori on dirait une maison sans réel signe distinctif. Ils y monteront un restaurant au printemps prochain. On a hâte d’y aller.
- De très belles peintures de fleurs et de choses du quotidien par un groupe de femmes. On apprécie les couleurs, la sensibilité du trait et du propos.
- Les magnifiques dessins de paons; multicolores, par Akiko Ikawa, artiste trisomique, sont également exposés. Le Pape; nous dit-on; aime beaucoup ses dessins !
- Au détour d’une rue, on voit une belle bibliothèque; grande comme le salon d’une maison. Les portes sont ouvertes; les murs recouverts de livres. C’est lumineux; chaleureux. On a envie de s’y installer et d’y faire la sieste, on entre, on observe ….. ah mais c’est chez quelqu’un … oh le gars a transformé son salon en bibliothèque pour tous. C’est magnifique n’est ce pas, une vraie image du bonheur.
- Devant l’entrée d’un temple un monsieur vend des jikatabi dont il a fait le design. Ils sont très chouettes. Motifs à cheval entre modernité et tradition. Voici son site web. On discute. Il souhaite développer les ventes à l’étranger. On est d’accord que cela pourrait avoir du succès. Mais nos pieds sont peut-être trop grands. Ancien banquier, ce monsieur s’est lancé dans cette aventure. Bravo.
- A côté, trois belles jeunes femmes, les Trois Grâces de Raphael, proposent des légumes rares. Elles se sont lancées dans le jardinage bio. Une autre belle aventure.
- Musique; du jazz; il y a un groupe qui joue un truc chouette; dans le hangar d’une société de sauce de soja. Celle-ci est ouverte et nous visitons donc la fabrique. Les employés nous guident et nous montrent leur machines avec pleins de tuyaux. Le bâtiment; tout en bois, date du début de l’ère Showa et étale ses charpentes magnifiques.
Ces employés sont très sympathiques. J’apprécie de voir les ouvriers vendre directement leur production et guider le badaud dans leur usine. C’est beau. On sent la fierté de travailler pour une maison qui a de l’histoire et de faire de beaux produits.
D’ailleurs; pensez à François Michelin, qui toujours faisait référence à la société de pneumatiques avec le terme ‘maison’. Quel grand patron le fait aujourd’hui ? Aucun ! C’est fini !
Et puis nous retrouvons notre ami; tourneur sur bois. Nous lui achetons des baguettes. Il récolte lui-même la laque qui les protège.
Il y a aussi cette étrange maison n’est ce pas. recouverte de rouille. On hésite entre oeuvre d’art et tas d’ordure. Un peu des deux.
Au mur de la maison cette pancarte noire avec des signes jaunes: Dieu juge même les crimes du coeur
Une pluie de légumes
On est bons copains avec la voisine d’en face.
Elle fait tout dans son jardin.
Sa famille descend des Heiké. Ils vivent dans le village depuis 800 ans.
Elle jardine beaucoup, et aujourd’hui a un problème de surproduction. On est toujours là pour l’aider dans ces moments difficiles…
Et la elle nous apporte trois brouettées de légumes !



Planter des arbres ! !
[note: cet article a été écrit et publié avant les événements de Paris du 13 11 2015]
Après lire les horreurs des nouvelles du monde, on se dit qu’une des meilleures choses à faire, avec se saouler à la bière, ou épuiser ses nuits sur la playstation, c’est planter des arbres.
Ça tombe bien, nous avons un bout de la montagne en face de chez nous. L’année dernière nous y avions planté un marronnier, un figuier, un pommier, un cerisier, un grenadier et un cannelier.
Cette année il faut passer à la vitesse supérieure ! Car telle est désormais notre mission.
Nous allons planter vingt arbres cet hiver. Petits chiffres ! Faudrait faire dans la centaine ! dans le millier !
On va commencer par quatre noyers.
Resteront seize. Que planter ensuite ?
L’année dernière j’avais fait des cages métalliques pour garder les arbres de l’appétit des herbivores gourmands.
Problème, c’est onéreux, et très lourd à porter, jusqu’en tout en haut. Et les bouts de fer manquent toujours de nous blesser lorsqu’on les transbahute sur les faces glissantes de la montagne.
Cette année donc nous innovons et avons commandé au bureau des forestiers du village une vingtaine de filets plastiques biodégradables réservés à cet effet de plantation d’arbres dans les montagnes où les gourmands chevreuils pullulent. En plus ils sont légers. Ces filets ne sont pas en vente dans les grandes surfaces style Monsieur Bricolage, il faut donc les commander auprès des pros.
Je crois que, pour parfaire le tout, nous emporterons aussi un peu de musique dans la montagne, lorsque nous irons planter, comme les petits morceaux d’orgue de Bach, par exemple Herr Christ, der ein’ge Gottessohn, BWV601: les arbres seront heureux.
Voila !
























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